L'Université Populaire du Pays Rochois a invité, dans le cadre de son activité "Un homme, une vie", Robert Borrel, maire d'Annemasse, bien connu pour sa fidélité à nos valeurs républicaines et à ses convictions. Son témoignage ponctué d'anecdotes illustrant ses propos, et avidement écouté par l'auditoire auquel Monsieur Thabuis, Maire de La Roche-sur-Foron, avait tenu à se joindre, s'inscrit indéniablement comme un moment de référence dans les activités de l'Université Populaire.
Robert Borrel se définit comme une personne étant le résultat d'un "grand brassage". Il est d'abord fils de paysan du Bugey, de cette petite paysannerie vivant en relative autosubsistance, mais qui est une école de la vie : apprentissage de la capacité de l'individu à repousser ses limites, de l'effort en tant que valeur, de l'importance majeure de la solidarité, entre paysans, quand chacun aide son voisin aux gros travaux des champs. Cette solidarité est beaucoup plus essentielle que l'argent, puisque non seulement elle le remplace en partie dans l'accomplissement des tâches de la ferme, mais aussi elle permet de vivre décemment dans une grande simplicité, et surtout elle est source de paix entre les gens, puisque chacun a besoin de son voisin.
Robert Borrel se définit aussi comme un intellectuel. Les grands auteurs ont imprimé en lui une marque indélébile, qui constitue une leçon, un enseignement par rapport aux expériences et aux acquis personnels. Il y a ici "un lien vertical", qui enracine l'action dans la réflexion.
Enfin il y a le rôle du hasard, ou plutôt des rencontres, car lui, fils de paysan, était destiné à devenir paysan. Ce hasard se concrétise avec l'arrivée dans sa classe, en 1939, d'un vieil instituteur –le titulaire ayant été mobilisé- qui oublie de différencier les apprentissages selon l'âge des élèves : ainsi, à tout juste 6 ans, ce garçonnet intelligent entend parler d'histoire, de géographie, de littérature destinés à des "grands" de 14 ans ! Puis en 1942, un nouvel instituteur pousse Robert Borrel en sixième, puis, de fil en aiguille, c'est la troisième, et l'Ecole Normale.
Robert Borrel est issu d'une famille de tendance politique s'inscrivant dans le radicalisme mais non militante, et d'une "origine chrétienne tiède". Quand il allait au collège à Culoz, il prenait le car avec les ouvriers et les cheminots. Il s'est rendu compte à ce moment-là à quel point il pouvait y avoir des approches des problèmes, des visions de la société, et des actions à mener très diverses au sein d'un courant politique comme la gauche. Dès lors, selon lui, peut importe de savoir si l'on est catégorisé à droite ou à gauche. Il s'agit plutôt de savoir sur quelles valeurs l'on s'appuie : solidarité ou individualisme, primat du droit ou du fait, respect des libertés ou sécuritarisme excessif, etc. valeurs sur lesquelles reposent la décision et l'action pour des questions comme celles du logement, de l'éducation, de l'intégration, ou de l'emploi. En ce sens, Robert Borrel est une personnalité indépendante, même si, "par habitude ou commodité", on la classe à gauche.
Il faut aujourd'hui une laïcité raisonnée. La laïcité empêche l'érection de barrières entre les différentes communautés. Elle est source de respect, de tolérance et de paix sociale. Cependant il existe aujourd'hui des clivages, donc il faut adapter le principe de laïcité aux réalités actuelles. Par exemple, le subventionnement du culte musulman s'avère nécessaire si l'on considère d'une part que les églises sont entretenues par l'argent public communal, et d'autre part qu'il faut pouvoir éviter le renforcement du communautarisme, et ne pas entrer dans une islamisation de la population musulmane.
Par ailleurs, la laïcité est quelque chose qui s'apprend. La population française de souche baigne depuis quatre ou cinq générations dans ce principe, sans cesse nourri par l'école républicaine. Les populations françaises depuis peu, au contraire, sont imprégnées du fait que la puissance publique et le sacré sont liés, voire hiérarchisés. Il y a là une difficulté énorme d'adaptation pour ces populations, et c'est peut-être une des raisons de leur difficile intégration. Donc, pour Robert Borrel, "le combat de la laïcité recommence".
Robert Borrel est Maire d'Annemasse depuis 29 ans. Pour la richesse et le pouvoir ? Non ! il faudrait plutôt parler d'occupation permanente et de surmenage. Par contre, la fonction d'élu apporte une richesse d'expériences et une remise en question, mises au service d'un projet fondé sur des valeurs.
Aux élections municipales de 1976, cinq listes étaient en présence. La liste socialiste obtient 30% des voix, celle des communistes 19%. Au second tour, les deux listes rivales de droite présentes ne s'associent pas, alors que celles de gauche le font. A la surprise générale, Annemasse bascule à gauche ! Elle y est restée depuis, non pas car elle est devenue de gauche, mais parce que la population a compris que la gestion municipale demande une vision globale, pour un projet à long terme. Ainsi, Robert Borrel voit sa ville comme un port de mer, sur laquelle ( la Suisse) on peut aller pour en revenir avec une pêche miraculeuse : c'est celle que nombre d'Annemassiens de souche ont effectuée, déjà depuis longtemps. Dans ce port arrivent aussi des errants, dont de nombreux étrangers, qui se sont fixés. Avec eux tous, il a fallu créer une communauté. Aujourd'hui, à Annemasse, il y a peu d'incidents, mais beaucoup d'éducateurs ; il n'y a pas de zones de désespérance, mais la constitution d'un tissu social cohérent. En bref, une citoyenneté annemassienne et française est apparue. Et si Robert Borrel a été constamment réélu (malgré les condoléances anticipées de l'opposition à l'issue du premier mandat…), c'est parce que s'est instaurée une relation humaine avec les Annemassiens, fondée sur un capital de confiance qu'il a su développer par son action quotidienne.
Au final, pour Robert Borrel, la mission des politiques est "de marcher devant les citoyens, et non pas derrière, comme certains auraient tendance à le faire". Ils doivent chercher ce qui constitue les valeurs fondamentales sur lesquelles appuyer la réflexion et l'action, valeurs inscrites au plus profond de notre démocratie. Ils doivent garder le cap, en s'appuyant sur les forces vives de la société civile quand elle remplit des missions d'intérêt collectif. L'enjeu pour l'élu est de voir, en quelque sorte, "au-delà du droit".